Fiche de lecture n°8
Le Bookcrossing et les bibliothèques
Godfroy, Aurélie ; Lejeune, Albane, « Le cercle de lecture invisible : Le bookcrossing et les bibliothèques », BBF, 2006, n° 5, p. 58-62
[en ligne] <http://bbf.enssib.fr> Consulté le 3 janvier 2007
Résumé :
Le bookcrossing est un phénomène apparu depuis peu (les Etats-Unis en 2001) qui se manifeste par la mise en circulation de livres dans la nature pour être trouvés par d’autres personnes. A l’intérieur du livre, vous trouvez un numéro et une adresse de site internet qui permettent de suivre le vagabondage du livre. Les bibliothèques s’intéressent récemment à cette nouvelle diffusion et commence même à tenter l’expérience.
Le concept est lui-même adapté d’un site qui permet de suivre les billets de banque grâce au numéro de série. Le site de bookcrossing aux EU connaît un succès mondial avec 475 000 membres et environ 3 millions de livres. Ce principe mélangeant de façon originale lecture et jeu permet l’échange du livre physique d’une part et des commentaires de lecture sur l’œuvre d’autre part. Le livre est fourni par un lecteur, enregistré sur le site puis ‘lâché’ dans un espace public. La personne qui le trouve peut alors laisser un commentaire sur le site et remettre à son tour le livre dans la nature. Ce système est entièrement gratuit et constitue en partie une alternative au marché du livre. En France, on recense plus de 10 000 participants mais le mouvement pourrait prendre plus d’ampleur.
Les bibliothèques ne sont donc pas à l’origine du bookcrossing. Toutefois, les établissements souhaitent fortement s’investir même si les enjeux de ce phénomène ne se marient pas complètement avec leurs objectifs.
Le bookcrossing est un fait original, fortement lié avec le livre. Il intéresse de ce fait les bibliothèques. C’est à la fois une action culturelle et un acte de communication, permettant de redécouvrir les lieux de lecture publique sous un nouveau jour. De même, si les lecteurs sont orientés sur le site de la bibliothèque, le bookcrossing peut être un bon moyen de le découvrir.
Les bibliothèques peuvent développer ce projet dans un but de démocratisation de la lecture par la disposition de livres sans contraintes. Par rapport aux missions traditionnelles, c’est un bon outil pour prolonger le devoir de diffuser gratuitement la culture de l’écrit. Cette pratique véhicule tout de même les pratiques inverses de prêt des bibliothèques : pas d’obligation d’inscription ni de retour du livre. Bouleversant les habitudes ancrées, on crée ici une bibliothèque invisible et non maîtrisé dans des espaces non conventionnels.
La sélection des livres pour le bookcrossing est spécifique. Il s’agit de toucher un public différent et très étendu et donc de choisir des livres pour tout âge et de toute sorte. Avec le lien plus fort avec le livre qu’établit le bookcrossing, une certaine complicité peut naître, entraînant une familiarisation progressive.
Les objectifs du bookcrossing sont plus ou moins transversaux des autres projets de la bibliothèque. Le choix des partenaires est important : les premiers contactés sont associatifs ou institutionnels puis commerciaux de proximité généralement. Ces partenaires peuvent également s’investir en tant que mécènes comme les libraires, éditeurs ou même usagers offrant des livres.
Les livres peuvent provenir de dons ou faire l’objet d’une véritable politique d’acquisition. Il appartient à la bibliothèque de déterminer son investissement dans le projet ainsi que sa stratégie pour attirer ce nouveau public. Sont tout de même privilégiés les fictions avec un tiers pour la jeunesse et deux tiers adulte.
Pour le lâcher des livres dans la nature, deux endroits sont privilégiés (tous les deux à l’abri des intempéries) : lieux impersonnels comme les cabines téléphoniques ou endroits associés au livre ou proche comme les théâtres. Autre question : faut-il cacher les livres pour le plaisir de la découverte ou alors les rendre visibles pour attirer ? Il est en tout cas nécessaire de communiquer sur le principe du bookcrossing. Il ne faut pas oublier non plus que le projet a un coût ne serait-ce qu’en temps et en personnel.
D’après le bilan sur les projets menés par certaines bibliothèques, le bookcrossing rencontre un certain succès. Si les livres sont empruntés, peu de commentaires sont émis. La plus grand incidence est sur l’image de la bibliothèque qui apparaît moderne et dynamique.
Ce phénomène est-il du ressort des bibliothèques ? Le bookcrossing a ses défenseurs et ces détracteurs. Certains supportent mal l’idée d’un livre lâché dans la nature et ceux-ci sont parfois rapportés à la bibliothèque. D’autre part, le lien avec le site internet peut exclure une partie du public peu familier des nouvelles technologies. Les professionnels sont parfois réticents au principe de non-retour du livre et de perte possible. Mais les principes de jeu et de hasard dans notre société planifiée ont tendance à séduire de nombreuses personnes.
Si ce projet est encouragé par les médias, il est resté peu familier pour la société, encore très attaché au livre comme objet symbolique et précieux voire intime.
Le bookcrossing a certaines affinités avec les actions ‘hors les murs’ traditionnelles de la bibliothèque de part le développement d’un réseau de partenaires et par une meilleure implantation dans le territoire. Il ne semble pas être perçu comme une menace pour les libraires ou éditeurs et est même un encouragement à la lecture. Il n’est donc pas l’alternative rebelle au circuit classique mais favorise le commerce.
Après avoir pris connaissance des expériences menées, le bookcrossing semble avoir sa place dans les projets des bibliothèques. Il développe en effet une nouvelle manière d’appréhender le livre et la lecture, en changeant le moyen de communication (comme peut déjà le faire internet). Les bibliothèques peuvent grâce à se projet dynamiser leur image et participer à la création de ce cercle invisible de lecture pouvant s’étendre de l’échelle locale à l’international.
En conclusion, selon August Strindberg, « Les livres sont faits pour être lus, c’est pour cela qu’on les prête, qu’ils continuent leur chemin et que l’on ne vous les rend jamais. Ils doivent circuler et ne doivent pas rester inertes ».
Avis :
Le bookcrossing est un phénomène qui m’intrigue beaucoup. Je peux comprendre pourquoi les bibliothèques essaient d’y participer car la tentation de toucher un lectorat inconnu (qui peut ou ne peut pas déjà fréquenter la bibliothèque) est facile. Mais le flou qui entoure encore cette communauté (baptisé cercle invisible) ne permet pas d’être sûr d’avoir un résultat durable et visible pour les institutions. De plus, ce flou est entretenu par les participants, Internet favorisant l’anonymat et la sensation de communauté non imposée (On fait le choix individuel de participer sans dépendre d’une institution). La notion de jeu et de liberté apparaît primordiale. Cette relation de particulier à particulier me semble importante et je doute de l’obligation d’investissement des bibliothèques dans ce phénomène. Toutefois, le lien entre lecture du livre et implication de la communauté sur Internet ressemble exactement au modèle idéal de ‘bibliothèque 2.0’ que l’on cherche à créer actuellement.
